# Soin

« Aux petits soins »

soin

 

« Le soin de bien vivre et celui de bien mourir ne font qu'un. »

Épicure, Lettre à Ménécée

Réinventer l’être à l’autre

L’épidémie de Covid-19 vient, nous dit-on, redonner du sens aux soins… Avions nous perdu le nord pour avoir perdu le sens du plus beau des métiers : prendre soin des autres vulnérabilisés par une maladie quelle qu’elle soit ?

Le soin, dans sa définition la plus large, signifie une pensée qui préoccupe l’esprit et prépare aux actes par lesquels on veille au bien-être de quelqu’un. Lorsqu’il est pratiqué à l’hôpital, il vise à maintenir la santé, à la restaurer, à guérir, mais aussi à accompagner les maladies chroniques dans le temps et encore même aux moments ultimes de la vie, à prodiguer les derniers soins. Il est donc à la fois holistique, singulier, technique, psychique, cognitif.

Le soin n’est jamais réductible à un soin mais c’est une manière d’être, une praxis, dont la finalité est, même dans les moments les plus dégradés, d’affirmer sans condition, sans degré, sans partage, la dignité humaine intrinsèque à toute personne.

Il est vrai que depuis 10 ans, du fait de différentes réformes et d'une recherche accrue de rentabilité, les soignants ont progressivement été contraints de « produire » du soin plutôt que de « prendre » soin. Par manque de temps et de personnel, ils ont été obligés - parfois même dans une extrême souffrance - d’amputer de leur métier « l’aspect humain », cœur de leur vocation, pour réduire le processus de soin à son seul aspect technique.

Prodiguer des soins est ainsi progressivement devenu synonyme d’appliquer des protocoles : au souci d’apporter une attention particulière, bienveillante et bienfaisante, s’est substitué la nécessité de mécaniser les soins. Et pourtant on ne cessait de nous rappeler que le patient était au cœur du soin et que la dignité humaine est une valeur sans degré, ni partage ni prix…

L’épidémie de Covid-19, dans toute sa virulence, est venue mettre en exergue les failles d’un système soumis à la rentabilité. Elle est également venue nous rappeler notre vulnérabilité et notre humaine condition qui est, lorsqu’on est soignant, de savoir accueillir la souffrance des autres mais aussi de pouvoir agir, malgré nos moyens parfois dérisoires. Savoir être là, dans une juste distance ou un juste rapproché, laisser une chambre d’écho à l’indicible, savoir encore prendre la main malgré les gants, le masque et les tenues de protection. 

Dans ces moments si difficiles, j’ai pu voir à quel point les soignants des services de gériatrie ont pu être « aux petits soins » malgré leur impossibilité de proposer des soins curatifs… Loin de la haute technicité des salles de réanimation, ils ont réinventé l’être à l’autre, en lui témoignant une considération et une disponibilité entière. Par des paroles, des actes, des regards, ils ont tenté de restituer, jusqu’au crépuscule de la vie, le sentiment de dignité de la personne malade. Le soin est alors devenu caresses, mots tendres et respectueux, gestes ancestraux, présence d’une transcendance dans notre immanence.

Cette épidémie, en transformant le soin en caresses, gestes et regards bienveillants, est venue redonner du sens aux pratiques soignantes les plus humbles. Elle aussi venue nous rappeler, comme le disait déjà Kant, que la personne humaine, quelle que soit sa condition physique ou psychologique, ne doit jamais être traitée comme un moyen, mais comme une fin en soi.

Dre. Véronique Lefebvre des Noëttes, Psychiatre de la personne âgée APHP, Co-directrice du département de recherche Éthique Biomédicale du Collège des Bernardins

Quand la musique rencontre le soin, « le pansement Schubert »

Au premier abord, la musique surgit comme une intruse dans la chambre du patient. Pourtant, elle n’abîme rien, ne détruit pas et ne choque jamais. Elle se glisse dans cet univers de soin et prend sa place, toujours identique, toujours différente.

Le chant de mon violoncelle au chevet des patients en fin de vie et des malades douloureux, mais aussi des personnes atteintes de démence en EHPAD et des jeunes autistes, n’est pas une animation, un divertissement agréable ou un simple interlude consolant. Comment le chant d’un violoncelle peut-il devenir « soin », comment la musique peut-elle « prendre soin » ?

La maladie grave est une expérience souffrante de la passivité, du délogement de soi-même et du morcellement. Elle impose sa présence quotidienne avec de multiples tourments, elle limite les mouvements et fige le corps. Elle déplace les repères stables, fragmente aussi et laisse la personne sans demeure stable et identifiée.

« Ça me vibre dans le corps et dans le cœur »*

Quand mon instrument chante au lit du malade, il stimule un champ de sensations corporelles très riches. Les vibrations musicales touchent, enveloppent, traversent le corps malade, le transpercent, l’envahissent. Le corps vibre et s’éprouve lui-même vivant. Il semble résonner avec les profondeurs de l’être. Les vibrations musicales atténuent les symptômes, « déplacent » la douleur, en diminuant le ressenti de son intensité. La musique prend soin du corps en transformant pour un temps le corps de douleur en un corps de sensations et d’émotions, corps de vie retrouvée ; c’est la bien-nommée par la médecine « contre-stimulation sensorielle », qui constitue le socle scientifique de nos études cliniques et que nous nous efforçons de mettre en place avec les équipes soignantes.

« Je ne savais pas que c’était si vivant là »*

La musique, telle une « irruption salvatrice », semble réanimer les profondeurs humaines et aviver le sentiment d'existence quand précisément la vie se dérobe. 

Mon violoncelle est l’instrument le plus proche de la voix humaine, il a appris à chanter toutes les musiques. Telle une « voix dévoilante », il prend soin de la vie, en venant toucher la partie saine et vivante de la personne malade, et ce - quelle que soit l’avancée de la pathologie, l’état cognitif et le degré de vigilance. 

« C’est si beau que je ne sais que dire  »*

Malgré le délabrement du corps, la personne malade a encore la capacité de reconnaître le « beau » à travers une œuvre musicale, de l’apprécier et de s’en émerveiller même. Ce temps suspendu entre sons et silences cristallise l’intensité de la vie et le vécu de la perte. Il est à la fois expérience de la présence et de l’absence.

La musique prend soin de l’âme en réunissant le disparate par la beauté et en donnant une direction lumineuse à l’éclatement et au désordre imputables à la maladie grave et à l’approche de la mort.

Claire Oppert, violoncelliste, art-thérapeute musicale en soins palliatifs, auteure de Le pansement Schubert, (Éd. Denoël 2020)

* Paroles de patients à l’écoute du violoncelle

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